Le voyage: un choc des cultures ?

28 avril 2010 at 10 h 51 min 1 commentaire

Chronique Cocktail Curieux du 28 avril (diffusée à 16h30 sur la Première)

Le tourisme responsable, c’est toujours une rencontre de cultures différentes, c’est ce qui en fait la richesse. Mais comment éviter le choc des cultures?

Un proverbe tibétain dit : le voyage, c’est la fin de nos certitudes. Je l’aime beaucoup parce qu’il traduit bien cette notion que nous tentons de mettre en avant avec le tourisme responsable: l’ouverture aux Autres, en les respectant pour ce qu’ils sont et non pas pour ce que nous voulons qu’ils soient.

Petite anecdote pour illustrer ce genre de situation. Une agence québecquoise propose une découverte au pays des Amish. Rappelons nous d’abord que les Amish, ce sont des habitants de la région de Philadelphie, qui vivent dans une communauté extrêmement conservatrice et qui rejettent les progrès technologiques. Cette agence de tourisme organise une visite comme on le fait pour les jardins zoologiques, dans le cadre d’un voyage de plusieurs jours où l’on vous fait miroiter une découverte authentique. Ce que vous faites en réalité, c’est une visite au pas de charge sur un itinéraire tout à fait balisé. On vous laisse croire que vous allez comprendre cette communauté que vous pourrez photographier, vous bénéficierez d’un dîner annoncé comme traditionnel et vous pourrez même entrer dans une de leurs maisons.

C’est heurtant pour les adeptes du tourisme responsable de voir se multiplier de tels programmes qui font débarquer au sein d’une communauté humaine, des touristes  en rangs serrés, avides d’ »authenticité », de découverte d’une autre culture mais pour lesquels le spectacle est organisé. Pour arriver au lieu de visite, les touristes utilisent un autocar de grand luxe, avec écrans TV, internet, radio satellite et tout le confort extra-moderne que rejettent justement les Amish. On peut imaginer que pour elles, cette invasion touristique est plus que déstabilisante puisqu’elle remet en cause les fondements même de leur organisation. Elle est en tous cas peu respectueuse  voire méprisante pour le genre de vie choisie par les Amish et traduit cette superbe occidentale vis-à-vis des autres modes de vie.

Ce n’est pas neuf, l’ethnotourisme existe et se développe.

Ce type de tourisme peut être positif d’ailleurs lorsqu’il est le fait de voyageurs responsables, en petits groupes, n’imposant pas des règles de vie destinées à satisfaire leur confort mais au contraire est basé sur la volonté de connaître, de comprendre dans la discrétion, la lenteur et le respect. Et la rencontre des cultures peut, à terme, lentement, être positive pour les deux.

Par contre, lorsqu’il s’agit de grands groupes organisés, cette présence touristique déstabilise l’équilibre social, perturbe la culture traditionnelle qui est mise en scène pour satisfaire la curiosité du groupe. Pour permettre des photos, on assiste le plus souvent à une folklorisation des traditions culturelles, à une dégradation du patrimoine culturel par une pression démographique qui provoque des chocs culturels. On est loin de l’apprentissage de l’altérité qui fait la beauté du tourisme responsable.

Est-ce que cela veut dire que les touristes ne peuvent pas aller dans certaines zones. ?

Cela veut dire que le touriste responsable évitera de mettre en péril des populations, des régions pour satisfaire sa propre envie, sa curiosité et qu’il adoptera des attitudes visant à minimiser au maximum l’impact négatif de sa présence. On assiste d’ailleurs depuis quelques temps à des réactions d’hostilité marquées de certaines populations en Amérique latine par exemple qui refusent l’accès des touristes à leur territoire ou qui le limite, conscients des dégradations et des perturbations qu’ils provoquent.

Il convient quand même de noter que cette forme de tourisme aide certaines communautés à valoriser et faire connaître leur culture.

Dans une récente interview Sylvie Brunel nous fait part de ce paradoxe: « la disneylandisation, c’est l’exotisation des mœurs, des coutumes et des vêtements locaux, pour en faire des digests aisément appropriables par l’industrie du tourisme. Elle est ambiguë parce qu’elle permet aussi à des cultures mourantes de retrouver une vitalité, une nouvelle identité et d’en rendre les possesseurs fiers, alors qu’ils n’avaient pas conscience de la valeur de ce qu’ils portaient. Les exemples sont nombreux : Maoris de Nouvelle-Zélande, Dogons du Mali… Ces peuples se réapproprient ainsi leur histoire. Cette démarche, d’ailleurs, se conclut souvent par l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco. [—] La question est de savoir si les populations locales se mêlent du processus touristique ou si elles en sont dépossédées et deviennent des sauvages à plumes.« 


Le mauvais exemple a été donné par certains médias dans ce domaine.

Une chaîne française de tv, soucieuse de multiplier son audience avait envisagé de faire adopter par un groupe d’Occidentaux des coutumes et usages d’un peuple premier. Les tournages ont été arrêtés suite à une campagne menée par la Fédération internationale des droits de l’homme et ICRA international, une association qui défend les droits des peuples indigènes. Je vous recommande vivement la lecture de leur magazine IKEWAN qui dénonce en permanence ces atteintes notamment dans le domaine touristique. Il faut savoir qu’après des années de discussion, l’ONU a enfin en 2007 adopté en texte qui protège  ces populations et leur reconnaît le droit de jouir librement de leurs terres, de leurs ressources naturelles, de ne pas être déplacés ou d’être indemnisés équitablement. Malheureusement dans beaucoup d’endroits du monde, ces sites par leur beauté, par leur biodiversité, par leur authenticité intéressent des investisseurs étrangers qui s’en accaparent au mépris des lois et en s’appuyant parfois sur une corruption locale. Et aucune sanction n’est prévue.

C’est ainsi qu’une population Hadzabé en Tanzanie qui compte encore un millier de personnes est menacé de disparition complète. Les terres ancestrales sur lesquelles ils vivent depuis toujours sans posséder de titres de propriété écrits comme c’est le cas dans beaucoup d’endroits , par tradition, ont été vendues par le gouvernement tanzanien à de riches investisseurs du Golfe pour y implanter des terrains de chasse et de Golfe.

Alors que pouvons nous faire ?

Ce que nous recommandons, c’est de pas être complice de tels agissements en nous rendant dans des zones touristiques industrielles qui fonctionnent sur ces atteintes manifestes aux droits de l’homme.

Je voudrais voir la tête d’un certain nombre d’entre nous qui ne se sentent pas concernés par cet aspect si demain, des petits hommes verts descendaient sur notre Planète pour y installer des zones touristiques pour eux en méprisant nos droits, notre culture, notre environnement.

Marie-Paule Eskénazi

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