Sahara, Sahel : Quand l’organisation du tourisme repose entièrement sur les opérateurs privés…

7 octobre 2010 at 11 h 17 min 2 commentaires

Réponse de Pascal Lluch et Jean-Pierre Lamic de V.V.E suite à la publication d’une analyse de Maurice Freud sur la situation du tourisme en zone Sahara-Sahel.

En cette fin septembre, la nouvelle est tombée, le principal affréteur au Sahara et au Sahel, la coopérative Point Afrique, a décidé de stopper la quasi-totalité de ses dessertes aériennes sur la zone.
Parmi les destinations annulées, trois desservaient l’Algérie, à savoir Tamanrasset, Djanet et Timimoun, une autre le Niger : Agadez, Atar en Mauritanie et Gao au Mali. La seule destination maintenue par le tour-opérateur français est Mopti, porte d’accès vers le pays Dogon au Mali, qui peut être rejoint également via Ouagadougou au Burkina Faso (vols réguliers).
Au-delà des explications géopolitiques, vraisemblablement pour une large part fondées , fournies par le président de Point Afrique , au-delà des avis du MAEE, toujours aussi peu précis sur les véritables zones à risque et les autres qui subissent l’amalgame (aspect encore renforcé par la récente loi Kouchner), nous souhaitons faire un bilan des pratiques d’un tourisme que nous avons jugé, dans divers écrits, peu responsable.

Depuis une quinzaine d’années, tout le tourisme vers les zones sahélo-sahariennes reposait sur la chartérisation du Sud algérien, de l’Adrar mauritanien, du Mali et du Niger, à l’exception notoire de la Libye. Cette typologie de tourisme de très courts séjours (8 jours), bien particulière, a, qu’on le veuille ou non, des incidences spécifiques sur les territoires de destination.

Elle se caractérise par une utilisation des savoirs faire locaux, la consommation des ressources naturelles, la production de déchets dont on ne sait que faire, l’accentuation de déséquilibres sociaux (enrichissements privés plutôt que collectifs), etc., sans que les populations puissent en tirer un bénéfice durable, utilisable en dehors du strict cadre du tourisme, d’autant que toute l’économie locale repose alors sur de dernier.
En d’autres termes, ce tourisme de consommation n’a pas ou très peu d’effet de levier économique local durable.
Ce tourisme concentré dans l’espace et dans le temps sur des « spots » induit une dépendance de fractions réduites de la population à une activité portant elle-même ses propres fragilités.

Aujourd’hui, après 15 ans d’activité, ce tourisme n’a pu se structurer sur place ; ni les Etats, ni l’aide au développement, ni les opérateurs touristiques n’ont su créer des filières de formation menant à des diplômes validés et reconnus. Il n’existe pas de chaînes de compétences entre les différents acteurs de ces territoires.
Les savoirs faire structurés, les reconnaissances sociales auraient pu être transférables à d’autres activités que l’on aurait développées pendant les périodes hors-saisons et favoriser ainsi une diversification économique garante d’une certaine pérennité du mieux être apporté.

Aujourd’hui, alors que l’activité touristique disparaît probablement pour une longue durée, cette jeunesse qui a pu connaître une relative aisance matérielle passagère, fréquenter nos modes de vie et de pensée, ne ressent que frustration et abandon.
Tandis que d’autres leur promettent argent facile, aventure, impunité, camaraderie, enrobé dans un discours plus ou moins religieux et revanchard…

Absurdité de l’histoire touristique de ces territoires que V.V.E. n’a eu de cesse de dénoncer, prêchant seule dans le désert…

Reprenons ce que nous écrivions dans un passé récent, alors que le tourisme chartérisé semblait avoir encore de belles saisons devant lui :
« Notons de plus que ce type de développement touristique ne s’inscrit pas dans un schéma de développement économique du pays d’accueil, d’une politique souhaitée et maîtrisée par le pays visité.
La création d’un axe chartérisé, saisonnier, vers un point précis et unique d’un territoire, correspond à un formatage touristique (le produit 8 jours à coûts minimums).
Il est créé par des acteurs du Nord (le marché émetteur), pour des consommateurs du Nord.
Le développement d’un tourisme durable, passe t-il par l’exploitation d’un territoire jusqu’à l’overdose (on a vu s’ériger plus de 50 auberges à Chinguetti), et une mise en concurrence exacerbée entre les opérateurs locaux ?
La mise en place d’un tourisme responsable passe t-il par la dépendance quasi-absolue à une mono industrie touristique d’une très petite part de la population d’un pays ?
Un tourisme diffus, irriguant des territoires plus vastes, permet de multiplier les leviers économiques sans créer de dépendance totale à une activité par nature volatile, et en général très peu maîtrisée par les populations locales.
La liaison directe France/Atar a asséché d’autres régions de Mauritanie qui commençaient à voir arriver quelques touristes (le Tagant par exemple), et suspendu dans son élan le développement d’une chaîne d’infrastructures adaptées et de bonne qualité à Nouakchott ». « Cet épisode illustre une fois de plus le fait que la notion de tourisme durable qui repose sur la compréhension d’un territoire est bafouée un peu partout sur la planète au gré des intérêts mercantiles des opérateurs privés. De plus, il met en lumière l’urgence d’établir un fonds de solidarité pour les pays dont l’activité touristique se trouve sinistrée par des faits divers relatés dans les médias, agissant sur les peurs rationnelles ou pas (l’une des principales revendications portées par V.V.E.) ».
Le tourisme qui repose à 100% sur des charters saisonniers est une aberration économique, sociale, tout autant qu’environnementale par les surcroits d’émission de gaz à effet de serre engendrés.

Cette dépendance totale aux charters le rend extrêmement vulnérable, c’est ce que démontre aujourd’hui de manière criante la situation au Sahara et au Sahel.

Certains qui jusque hier ne remettaient nullement en question ce développement touristique, voire en faisaient un modèle de réduction de pauvreté, commencent à admettre tacitement qu’heureusement qu’il y a des vols réguliers sur certains axes (Tam / Djanet), pour le cas où il y aurait des clients.

Si le tourisme en Mauritanie n’avait pas été basé sur le seul vol direct à Atar, les voyagistes et les touristes auraient conservé l’habitude de passer par Nouakchott. Le tourisme aurait pris certainement un peu moins d’ampleur dans l’Adrar mais se serait diversifié. Partout c’est une meilleure répartition spatiale et temporelle des bénéfices et des retombées économiques qui se serait produite. Nous aurions également évité bien des surfréquentations à certaines époques.

Face à la Françafrique et à AREVA, le tourisme n’a jamais pesé lourd : rien sur le terrain de la géostratégie, et bien peu en terme économique. Plus rien aujourd’hui.

Mais, dans une véritable dynamique de tourisme responsable, nous aurions pu faire beaucoup mieux…

Décidément, du Sahara au Sahel, en passant par les littoraux ou les stations de sports d’hiver, la gestion des territoires touristiques, leur appropriation devrait-on dire, par des intérêts privés, à qui est de fait délégué l’aménagement du territoire, induit, à terme, toujours un développement à rebours de l’intérêt des habitants.

Quel tourisme pourra renaître une fois le calme revenu sur ces zones ?
Une ligne aérienne de charter saisonnière s’arrête net dès que sa rentabilité passe en dessous d’un certain seuil, vite atteint dès qu’une petite partie de la clientèle fait désaffection, puisque les prix sont tirés au plus bas.

Espérons qu’il sera possible de structurer une activité viable, concertée, mesurée et durable avec les acteurs locaux».

Pascal Lluch et Jean-Pierre Lamic pour V.V.E.

Petite revue de presse pour ceux qui souhaitent des informations sur les aspects politiques de la situation de ces territoires :
http://www.rue89.com/2010/09/22/niger-on-risque-une-somalisation-de-la-region-167787?page=1
http://www.rue89.com/tag/otages
http://www.courrierinternational.com/article/2010/09/24/pourquoi-les-francais-sont-devenus-une-cible-en-afrique
http://www.rue89.com/explicateur/2010/09/24/niger-les-cinq-francais-otages-de-la-guerre-des-chefs-daqmi-168132

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2 commentaires Add your own

  • 1. Yannick Salaün  |  25 novembre 2010 à 12 h 22 min

    Je ne suis pas certain que les agriculteurs du plateau dogon ou des Monts Hombori, qui en 15 ans ont pu grâce au revenu du tourisme nourrir leur famille quelque soit le niveau des récoltes, mieux se soigner et mieux soigner leurs proches, scolariser leurs enfants… bref, sortir de la survie, aient la même analyse des choses.
    C’est une affaire de points de vue qui sont bien évidemment assez éloignés quand on se trouve dans une campagne d’un pays parmi les plus pauvres de la planète, et dans un pays parmi les plus riches…

    Réponse
  • 2. serrurier saint etienne  |  24 avril 2011 à 10 h 32 min

    Quel plaisir de vous suivre régulièrement.
    Vos avis et informations sont tout le temps agréables. Très bon post.
    Merci beaucoup pour les informations et liens. J’adhère sur votre opinion.
    Un grand merci donc
    Continuez à publier sur votre blog.

    Réponse

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